Il existe des moments où la photographie devient impossible.
La photographie est, par essence, une lutte contre l'oubli.
Mais que reste-t-il à capturer lorsque ce qui compose le cœur de notre existence se dissout peu à peu ?
« À Noël, j'ai demandé un Polaroid. »
Je cherchais une autre façon de photographier. Une photographie plus instinctive, débarrassée de la recherche de perfection. Une photographie capable d'accueillir l'instant sans le corriger, d'écrire le souvenir au présent. Une photographie qui m'autorise le flou — parce que l'avenir lui-même devenait flou, parce que tout devenait flou. Une photographie qui nous permettait aussi une certaine forme de légèreté : le souvenir immédiat, autour duquel chacun pouvait rire, trouver la photo chouette et me demander :
« Je peux la garder ? »
le reflet
Le Polaroid possède son propre langage. L'image apparaît lentement. Le froid la teinte parfois de bleu, la chaleur révèle des nuances plus rosées. Le flou, les accidents, les variations de couleur font partie de l'image. On ne sait jamais exactement ce qui va apparaître. Et puis il y a cette teinte si particulière, douce et légèrement passée — une teinte de souvenir, comme si l'image naissait déjà avec la patine du temps.
Face à la maladie, on ne sait jamais combien de temps il reste. L'instant cesse d'être une évidence ; il devient précieux.
Le Polaroid m'a appris à accueillir l'imprévu.
Quelque temps plus tard, j'ai repris la photographie avec d'autres appareils. Pourtant, je n'ai jamais quitté le langage du Polaroid. Même réalisées en numérique, mes images en ont conservé l'esprit : le petit format, la fragilité, ce sentiment que chaque photographie est un trésor rapporté de ma traversée — et cette envie de co-écrire avec la lumière ce chapitre de ma vie.
En découvrant le travail d'autres photographes dans les musées et les expositions, j'ai compris que le Polaroid avait souvent été un territoire d'expérimentation, d'intimité et de liberté. Cette histoire faisait écho à la mienne. J'ai choisi de présenter mon travail sous ce format, non par nostalgie, mais parce qu'il est devenu le langage de cette traversée.
Présentées comme autant de petits Polaroids, ces images tissent un fil de mémoire. Elles invitent à ralentir, à s'approcher, à accepter que certaines images, comme certains souvenirs, ne se révèlent qu'avec le temps.
Cette exposition s'inscrit dans la continuité de mon précédent travail, « La poésie des petites choses », consacré à la beauté des instants ordinaires.
Elle est un hommage à ce qui fut et, par-dessus tout, une célébration de ce qui devient — de ce qui s'invente et se met en place, doucement, face à l'après.
— Gaëlle Guilloux, Miss G.